dimanche 8 février 2015

La catastrophe des crocodiles



En matière politique, il ne faudrait avoir aucune mémoire.

Depuis les attentats des 7 et 9 janvier, il n'est question dans le discours politique que de "citoyenneté", de "vivre ensemble" et de "laïcité"...

Fort bien. Mais il faut d'abord se souvenir que, bien souvent, plus on parle d'une notion ou d'une idée, et moins elle s'incarne dans la réalité.

Il faut ensuite également, encore et encore, rappeler cette vérité première de Nietzsche : "L'Etat est le plus froid de tous les monstres froids". 

En effet, que constate-on depuis trente années dans la politique continue de l'Etat en France, quels que soient nos gouvernants : une longue et inexorable mise à mort du mouvement fédératif associatif dont le principal objectif était bien de cultiver "le vivre ensemble", partout où il était possible et par une multitude de modes d'action : sociaux, culturels, éducatifs, sportifs etc.

Mise à mort systématique, multiple et acharnée :
  • disparition quasi totale des moyens attribués par l'Etat jusque dans les années 80 pour permettre aux grands réseaux associatifs de conserver un minimum de compétence et  de capacité de réflexion, 
  • transformation des réseaux associatifs en boutiques de gestion, qui, à force de "gérer les fonds", ont totalement perdu une capacité à "gérer LE fonds", c'est à dire un projet social à la mesure des enjeux des évolutions de la société,
  • survalorisation des "associations locales de base", les seules considérées comme "vraies interlocutrices", même si elles finissent au cimetière dès que le Ministre concerné en a sucé le potentiel médiatique à son profit, quel que soit par ailleurs son efficacité et pertinence sociale... et cela continue. On épargnera ici la cohorte des profiteurs et profiteuses, qui, sur cette vague éphémère, ont tiré profit personnel de cette collusion avec les politiques tout aussi paumés qu'une bonne partie de la population elle-même,
  • pactisation avec une partie des élites associatives pour instrumentaliser les fédérations au seul profit des politiques gouvernementales errant de ci de là, au bénéfice des intérêts partisans à court terme, avec le succès que l'on connait...
  • sanctuarisation d'un système éducatif figé, ne s'adressant qu'à une partie minoritaire des enfants et ayant renoncé à former pédagogiquement les enseignants, considérant que seule l'étude d'une discipline est légitime pour s'adresser à une population devenue si composite,
L'Etat français est le seul en Europe a avoir ainsi sacrifié à ce point ses réseaux associatifs et leurs champs d'action, qui désormais ressemblent, tous ensemble, à un vaste champ de ruine. Est-elle même aperçue, cette dévastation ?

Parallèlement, l'Etat français menait une "Politique de la Ville", transformant cette fois les collectivités locales en purs outils de son pouvoir, au moins au départ. Heureusement, après une phase inopérante jusque dans les années 90, il fallut que les élus locaux imposent enfin quelques principes pragmatiques pour que l'essentiel des moyens soient utilisés à bon escient... mais essentiellement pour l'aspect urbanistique ou locatif de cette politique, et beaucoup moins pour l'aspect social, culturel et éducatif.

Et faut-il considérer que ce volet est-il réussi, alors que nous trouvons partout en France tant de quartiers-guettos  ? Certainement non. Et, encore une fois, aucun désastre comparable ne se constate dans les autres pays européens.

Alors d'où vient ce mal français ? Comment l'analyser, et, peut être, enfin le rendre collectivement conscient ?

Une partie sans doute faut-il l'attribuer à la faible audience des réseaux fédératifs auprès des partis politiques, mais aussi auprès de la très haute administration.

On a assez souligné les défauts d'un système de recrutement de la haute fonction publique trop homogène, trop peu représentatif de ce fait de l'ensemble de la société, jusque y compris dans ses composantes associatives, totalement inaperçues des hauts fonctionnaires, sauf quand, par hasard, elles peuvent servir quelques intérêts ponctuels. Mais jamais leur légitimité n'est reconnue de manière globale et par principe.

Quant au partis politiques de gauche, il ne conçoivent la légitimité les réseaux associatifs qu'à leur service, les partis de droite, eux, soupçonnant que ces réseaux sont d'abord des relais de la gauche.

On pourrait aussi développer de manière analogue la faible légitimité des organismes représentatifs des salariés, mais aussi des représentations des cultes, dans une société abandonnée par les religions - ce qui n'est pas forcément une catastrophe en soi, sauf quand, entre la population et le pouvoir, il ne reste que l'internet ou la télévision. Nous y voilà.



Bref, le Roi est nu et plus aucun relais n'active le "savoir vivre ensemble" dans la société prise globalement.

Localement, restent les collectivités locales, qui ne peuvent, à elles toutes seules, représenter l'ensemble des composantes d'une collectivité et en organiser la rencontre, et ce n'est d'ailleurs pas leur rôle principal.

Alors il est bien temps de crier au secours, d'annoncer d'un seul coup la multiplication par quatre le nombre des candidats au service civique et autres propositions impossible à mettre en oeuvre du fait d'avoir dévoré tous les opérateurs possibles, ceux qui restent étant surtout préoccupés de leur propre survie.

Par son système de subsidiarité, par les protections accordées aux fédérations associatifs, l'Allemagne et les pays d'Europe du Nord ont gardé ces relais, tant bien que mal.

Quant aux pays d'Europe du Sud, la furie normative qui agite la France ne les a pas encore touchées, et n'a donc pas encore tué ce qu'il reste d'associations.

Alors janvier est une catastrophe, oui. Mais les crocodiles pleurent au milieu des autres.

Que proposer ? Le chantier est si vaste que le regard ne sait plus où s'arrêter. Alors au moins hasardons une vaste concertation, avec ce qui reste des réseaux - et il en reste si peu - sans pinailler ni sur leur légitimité ni sur leur représentativité pour se poser enfin quelques questions essentielles : comment énoncer le rôle de chacun ? Comment réinvestir le territoire par les réseaux associatifs ? Comment ne pas laisser l'ensemble de la population en tête à tête avec l'internet et la télévision ? Comment organiser les relations sociales, territoire par territoire, sans se reposer uniquement sur les collectivités locales, déjà elles-mêmes bien diminuées par les ponctions qui paient une dette qu'elles n'ont pas créées, et bien surchargées par l'ensemble des obligations que l'Etat, sans pitié, lui ajoute chaque jour.

A voir : AUX ASSOCIATIONS D'ÉDUCATION POPULAIRE, AUX ASSOCIATIONS CITOYENNES




Note : on ne résistera pas à reproduire toute la citation de du "Zarathoustra" : « Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n'est pas chez nous mes frères, chez nous il y a des Etats.

Etat, qu'est-ce que cela ? Allons ! ouvrez vos oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples.
L'Etat, c'est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « moi l'Etat, je suis le peuple ».

C'est un mensonge ! Ils étaient des créateurs ceux qui créèrent les peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une foi et un amour : ainsi ils servaient la vie.

Ce sont des destructeurs ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appellent cela un Etat : ils suspendent au-dessus d'eux un glaive et cent appétits.

Partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l'Etat et il le déteste comme le mauvais œil et une dérogation aux coutumes et aux lois. »




mercredi 30 avril 2014

Paquebot

On n'aurait pas cru que cette belle affiche du Normandie, récupérée sur une page Facebook dédiée à l'histoire de la publicité, nous aurait entraîné si loin et méritait mieux qu'un simple message Facebook.

Le prochain message, en gestation, traitera du "Millefeuille" institutionnel français. 



A propos de l'affiche : rendons nous à l'évidence : une grande partie de ce qui fut fait, écrit, édité, représenté, construit il n'y a pas si longtemps, et avec tant de plaisir, n'est tout simplement plus possible. Cela s'appelle sans doute vieillir.

Car le phénomène illustré par les surcharges ne s'applique pas seulement au graphisme publicitaire... mais à peu près à tous les projets collectifs, dans quelque domaine que ce soit. 

D'où cette question stupéfiante : comment est-il encore possible d'accomplir quelque chose de réel, de vrai, de concret dans nos sociétés hypercontrôlées et hypercontrôlantes, jusqu'à stériliser les imaginations et les initiatives.

Comme si progressivement s'ancrer l'idée que la capacité à innover, à créer, était réservée à une élite dirigeante dont le principal travail est d'empêcher tous les autres de participer au processus d'initiative sociale, culturelle et politique. C'est grave, mais bien réel et vécu tous les jours. Il faudra développer.

dimanche 12 janvier 2014

samedi 16 novembre 2013

Sagas scandinaves : vive Luther !



La fin de la lecture de la trilogie suédoise Millenium de Stieg Larson, la fin également de la saison 3 de la série danoise Borgen (le Château) nous rapprochent d'un seul coup de la lointaine Scandinavie.

Lointaine au sens politique bien évidemment plus que dans la géographie. Nous sommes dans une Europe luthérienne habitée par un rêve vertueux de transparence et de respect de la personne humaine, et dont la vie collective est faite de recherche de compromis, de tours de table, de débats publics largement ouverts à toutes les composantes de la société. Bref, tout l'opposé  de la très latine et très catholique France.

Et pourtant, les défis sont les mêmes : héritage colonial, diversification de la population - d'autant plus évidente que ces peuples sont longtemps restés entre eux par leur géographie, affaiblissement des valeurs collectives, difficultés économiques, remise en cause des systèmes sociaux, montée des populismes...

Millenium, dans le genre du roman policier, expose une certaine face cachée de la Suède, qui fait d'autant plus scandale qu'elle contredit l'image même que les Suédois ont forgé de leur propre société. Borgen, dans le genre de la Chronique politique du Danemark, fascine par sa peinture des mœurs politiques à la scandinave, qui, à partir des mêmes gageures, trouvent des solutions pour les surmonter bien différentes, et combien plus séduisantes. A cet égard, les monarchies scandinaves sont bien plus républicaines que notre république monarchique.

Même s'il ne faut pas être trop dupe : la France n'est ni le Danemark ni la Suède, et on ne cultivera aucune nostalgie des gouvernements de marchands de tapis des 3° et 4° Républiques, dont certains ne passaient pas la journée. 



Mais, dans les deux genres, les questions fondamentales sont illustrées, exposées, détaillées : qu'est-ce qui autorise un être humain à exercer son pouvoir sur les autres ? A quelles conditions ? Cet exercice peut-il être vertueux ? Quelle est la frontière entre la personnalité privée et le personnage public ? Comment l'information de la population doit elle s'organiser ? Qu'est ce qui peut maintenir le vouloir vivre ensemble dans un ensemble humain ? A contraire, qu'est ce qui peut le menacer, y inclus dans le comportement des dirigeants ?

29 heures pour les 3 saisons existantes de Borgen, quelques 2 400 pages passionnantes pour la trilogie Millenium, sont une bonne mesure pour les explorer, et énoncer quelques réponses. Vive Luther.

dimanche 10 novembre 2013

Insaisissables rythmes


Bon, on s'était jusqu'ici retenu. Mais c'est à ne plus résister. Le monde de l'éducation se paye un beau psychodrame national, un de plus, dont la France a le secret. Et l'on aura réussi à stigmatiser une évolution qui relève, à l'examen, du simple bon sens : les journées scolaires sont trop longues et il faut les raccourcir.

A partir de là, plus rien ne va. C'est trop évident, pas assez idéologique, pas assez conflictuel. Alors rajoutons-en, des arguments bidons, des exagérations de toute sorte. Instrumentalisons, instrumentalisons : il en restera toujours quelque chose.



Mais à qui la faute ?

D'abord à ceux qui, chargés de conduire la réforme, ne l'ont apparemment ni comprise, ni lue, ou plutôt défendent une réforme qui n'est pas celle qu'il s'agit d'appliquer. Ministre en tête, qui affirme sans vergogne que les fameuses activités péri-scolaires seront offertes à tous les enfants et gratuitement. Mais où a-t-il péché ça, puisque les maigres dotations non pérennes inscrites dans les textes actuels sont sans rapport avec les sommes qui permettraient de compenser pour de vrai la création de ces nouvelles charges pour les communes, les rendant du coup obligatoires ?

Ensuite, sans doute à quelques uns de ceux qui se sont précipités tête baissée dans le dispositif pour une application dès cette rentrée, conduisant à des aberrations indéfendables et sans doute minoritaires, au moins faut-il l'espérer. Au nom de la solidarité entre camarades socialistes, ce dont les familles se moquent pas mal, et les enfants encore plus.

Enfin, aux opposants qui s'opposent, mais c'est après tout dans leur nature. Sans toutefois oublier que c'est bien le Ministre Darcos qui est directement à l'origine de la dernière manipulation de la semaine scolaire.



Alors reprenons quelques éléments.

Premier élément : le Roi est nu. L'Etat est miséreux et incapable de manager correctement son million bien pesé de fonctionnaires de l'Education nationale autrement que par la diffusion de son "Bulletin Officiel".

Qu'il en tire toutes les conséquences : qu'il organise la définition concertée des objectifs à atteindre, qu'il assure leur bonne explication auprès de l'ensemble des partenaires concernés, grand public y compris. Pour une fois, ce n'est pas trop difficile.

Et puisqu'il laisse faire les pouvoirs locaux en conséquence. Ils ont appris depuis longtemps maintenant à organiser des activités périscolaires, merci pour eux. Autrement dit, qu'il fasse confiance, et qu'il ne contrôle que là où c'est nécessaire.

Au lieu de cela, nous avons affaire à un salmigondis de procédure porté par les Inspecteurs de l'Education nationale, qui ne disposent pas du début du commencement des moyens pour agir ou au moins aider les élus locaux - notamment en milieu rural - et peinent même à masquer l'ambiguïté de leur mission. Pourquoi organiser ainsi les choses ?

On passera sur l'affaiblissement de facto d'un Ministre qui n'a en tête que la préparation des prochaines européennes et n'assurera pas, à l'évidence, le service après-vente de "SA" réforme.

Deuxième élément : sans entrer dans les brillantes théories de tel ou tel chronobiologiste, on peut affirmer que le rythme quotidien n'est qu'un rythme parmi les autres, et qu'on laisse la question du rythme annuel en jachère. Alors qu'un quasi consensus était atteint sur la trop longue durée des vacances d'été. Pourquoi n'y a-t-il aucune expression institutionnelle sur la question ?


Troisième élément : nous sommes bien français, hélas, et en pédagogie aussi. 

Et nous voici en train d'inventer les usines à gaz qui vont ENCORE transbahuter les enfants en fin de journée d'intervenant en intervenant, d'activité en activité. Et en rajouter encore et encore, des contraintes, des contenus, des adultes responsables, alors que beaucoup d'enfants se trouvent déjà dans les accueils périscolaires à partir de 7 h 00 du matin chaque jour d'école...

Sans même mentionner les lieux où il faut sortir brutalement les enfants de maternelle de leur sieste pour "aller aux activités". 

Alors qu'il s'agirait d'abord de créer des lieux de vie, des cadres de relation, des modes d'intervention sécurisants, individualisés et conviviaux. Quand saura-t-on exprimer cela ? Quand saura-t-on enfin avoir ce respect de la personne enfantine, de ne pas repousser sa respiration quotidienne dans les seuls interstices de programmes d'activités bien trop denses ? Quand cessera-t-on enfin de technocratiser l'acte éducatif ?

Quatrième élément : le rythme biologique n'est pas un absolu. Certes, des éléments scientifiquement fondés existent quant aux rythmes biologiques des enfants. Pour autant, l'enfance n'est pas un empire dans un empire. Elle vit dans une société qui connait, elle, des rythmes autres.

Ainsi, dans une société où près de 50% des mariages se terminent en divorce, où la majorité des enfants naissent hors mariage (55% en 2012 dit l'INED), on ne peut pas vraiment ignorer les contraintes liées aux droits du parent qui n'a pas la garde permanente de l'enfant. C'est ainsi.

Pour finir, si cette réforme - une de plus pourrait-on dire - est l'occasion, enfin et authentiquement, d'instituer, partout où elle fait encore défaut, une démarche pérenne, ouverte et concertée de projet éducatif local, elle  sera alors pleinement  légitime, et, autant que possible, intelligente.

Mais il y a une condition à cela : que chaque acteur concerné fasse l'effort de regarder objectivement les conditions de vie des enfants dans notre société si moderne, et n'instrumentalise pas le débat à son profit.

C'est le moindre du respect du aux enfants dans une société qui chahute tant leur vie de tous les jours.

Nota : Les illustrations sont piquées à Jack Koch, enseignant-dessinateur, pour sa vision tendre de l'école et des enfants.http://dangerecole.blogspot.fr